14 avril 2007 / 103

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Les poupées russes

1995 - 2007. Un septennat et un quinquennat. Douze ans. Cela fait douze ans que je ne suis pas rentré dans cette maison. La dernière fois, c’était en mai 1995. J’étais resté pour garder le cercueil et recevoir les visites en attendant l’enterrement. Peu avant midi, alors que je discutais avec ma soeur dans la [...]

1995 - 2007. Un septennat et un quinquennat. Douze ans. Cela fait douze ans que je ne suis pas rentré dans cette maison. La dernière fois, c’était en mai 1995. J’étais resté pour garder le cercueil et recevoir les visites en attendant l’enterrement. Peu avant midi, alors que je discutais avec ma soeur dans la cuisine, je vois du sang s’échapper de la chambre où reposait le corps de mon grand-père. Il faisait chaud, ce jour-là. J’ai pris une serpillière et une bassine, et j’ai nettoyé, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Machinalement, cela ne me faisait rien, c’était comme si j’étais habitué…

Dès que le cercueil a quitté la maison, Rosemarie a fermé la porte à clé.

- Maintenant, c’est chez moi, ici.

Je n’avais plus revu cette chambre, restée pratiquement intacte, si ce n’était la tapisserie refaite (mais toujours aussi moche). Le lino est toujours le même, les meubles aussi. La cuisine a été refaite by Conforama. C’est que dans cette partie-là de la famille, on n’a pas le sens du design scandinave ! La chambre dans laquelle je dormais, quand j’étais enfant, pendant les vacances, n’a pas vraiment changé. J’ai regardé les placards : c’est là que j’avais trouvé des capotes, et des magasines pornos (hétéros) que mon cousin cachait. L’armoire est toujours-là. C’était celle de ma mère, adolescente. Elle avait travaillé pendant tout l’été 1966 pour s’offrir la chambre complète.

Je regarde à travers la fenêtre. Ca me rappelle un soir de décembre, il neigeait, je l’avais ouverte complètement, les flocons venaient s’écraser contre la moquette orange. J’entendais ma grand-mère, dans la cage d’escalier :

- Ferme la fenêtre, tu vas attraper froid !

Je redescends. Rosemarie me demande si je trouve que c’est joli. Oui, que je suis obligé de répondre. Au fond de moi, je trouve que c’est moche. C’est moche, parce qu’il ont changé les papiers-peints. Ils ont du braquer un camion échappé des années quatre-vingt, et refaire toute la déco de la maison avec. Dans une pièce, on a un papier reproduisant des fleurs de lys bleues horribles. Dans l’autre, c’est une rose - brillante, entourée d’un blanc mat - qui doit bien se retrouver à 8537 exemplaires, répartis sur quatre murs. Quand je découvre la salle à manger, je me dis : Oh non, c’est pas vrai. La tapisserie, bien sûr. Mais surtout les canapés : on dirait le catalogue Conforama 1987. C’est sombre, on se croirait presque dans une cave, alors qu’il n’y a que des fenêtres, dans cette pièce.

Avant de venir, ma mère m’avait prévenue : Tu verras, elle a le câble, mais elle ne doit pas regarder Interieurs sur Paris Première, ou Discovery Real Time… Elle n’est pas regardante non plus sur les souvenirs, sur la mémoire. En faisant le tour du propriétaire, j’ai atterri dans le vieux hangar. Il y a des déchets de menuiserie, la Peugeot 104 a été mise à la casse, mais dans un coin, je remarque quelque chose, et je suis choqué avant même de comprendre ce que c’est. Tout simplement, le fauteuil roulant de ma grand-mère, qui n’a pas bougé depuis son décès, en 1994. Il est là, a dreuz, comme on dit ici, sur un tas de planches.

J’ai la gorge nouée, les yeux qui coulent. Je me retourne : elle est bien là, la Baie de Douarnenez de mon enfance. Ce qui est bizarre, c’est que je ne suis même pas nostalgique. J’ai beaucoup de mal à reconnaître l’endroit : les façades ont été repeintes (et ce beige, c’est d’un commun !), de la pelouse a poussé, des arbustres et des massifs ont été installés, la propriété est entourée de haies.

Non, je pleure, parce que ces douze années, on me les a volées. Des histoires de familles auxquelles on ne comprend pas tout, la faute professionnelle d’un notaire à deux mois de la retraite, et ce sont des touristes qui ont profité de mon berceau pendant douze ans. Rosemarie est fière : un éditeur, et surtout un grand réalisateur de cinéma comptent parmi ses fidèles locataires. Je m’en fous, que j’ai envie de lui répondre. Moi, j’ai touché les cheveux de Ségolène Royal, serré la main de François Bayrou (deux fois !), bu un café avec le chancelier autrichien Alfred Gusenbauer, couché avec l’attaché de presse d’un ancien ministre, taillé une pipe à un chanteur (et à un acteur porno)… et je n’ai volé la part d’enfance de personne. La belle histoire : Tout ça… pour ça !

Thanos on 04/14/07

Les mots sont crus, les mots ne sont pas tendres, mais ils reflètent indéniablement ton émotion car ton billet m’a ému…

nico-las on 04/15/07

je voudrais pas dire mais tu as encore fait une phote d’orthographe a “a dreuz” que je comprend meme pas ce que ca veut dire

fiuuu on 04/15/07

terriblement émouvant :)

Wizmaster on 04/15/07

C’est émouvant oui, surtout quand on imagine ce que ça doit faire de retomber sur des souvenirs dans les placards. (Soit dit en passant, elle loue mais sans vider les placards avant ? O_o Etranges coutumes.)

Aleksander on 04/15/07

Thanos et fiuuu > Merci pour vos mots. Mais attention, quand je visite des maisons et des appartements, en général, je suis beaucoup plus gai et plus “friendly” que ça :-)
nico-las > Toi qui as été guide-conférencier dans le Finistère, tu devrais savoir que a dreuz signifie, en breton, quelque chose comme “de travers”, “posé n’importe comment”, “branlant”…

Wizmaster > Petite précision : les capotes et les Hot Video Magazine (avec le concours des filles les plus chaudes de l’été), c’était il y a quinze, seize ans. En vraie connasse, je fouillais les placards quand je passais mes vacances là-bas. Et j’ai pu faire des découvertes surprenantes. Mais ça ne m’aurait pas vraiment étonné que les placards soient restés tels quels depuis ;-) Les propriétaires ne sont pas à ça près…

Julie on 04/17/07

Elle est drôle ta mère ;)

Aleksander on 04/18/07

Julie > Si tu veux que je te la présente, sache qu’il y a une liste d’attente ;-) Et oui, c’est vrai qu’elle est drôle !!!

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